Le racisme ordinaire dans les tranchées et à l’arrière

 

Malgré la féminisation du travail et les quelques prisonniers de guerre employés pour soutenir l’effort de guerre à l’arrière, le manque de main d’oeuvre se fait sentir. Afin de pallier le manque de bras dans les usines et de soldats dans les tranchées, la France fait appel aux “ “indigènes de l’empire” en renfort. De grandes campagnes de recrutement sont alors organisées : en 1918 par exemple, à l’appel de Blaise Diagne (député du Sénégal siégeant au Palais-Bourbon depuis 1914), 63 000 africains s’engageront au secours de la “nation civilisatrice” . Au total, environ 800 000 indigènes ont été enrôlés comme soldats ou travailleurs . Les français mesureront pour la première fois l’étendue de leur empire en voyant débarquer des soldats venus de nombreux pays d’Afrique occidentale française et dans le civil on fera aussi appel aux travailleurs étrangers et coloniaux pour faire marcher les usines d’armement au coté des femmes françaises. Nos personnages les rencontreront.
Revenons d’abord sur l’armée coloniale indigène, qui se constitua en renfort des troupes françaises.

L’Armée coloniale indigène

L’armée coloniale indigène, crée en 1915, est constituée des soldats venus des colonies réquisitionnés. Tirailleurs “dits” sénégalais (“mais venant en réalité de toute l’Afrique occidentale et équatoriale” ), zouaves, etc. : au total, ce seront plus de 175 000 soldats indigènes ayant servi dans l’Armée Coloniale.

A la fin de la guerre en novembre 1918, les pertes totales de cette armée s’élevaient à 28 700 morts et 6 500 disparus

Selon leur appartenance, les soldats étaient assignés à tel ou tel poste, souvent selon des préjugés raciaux: Par exemple, note Richard Fogarty, “les Africains de l’Ouest étaient reconnus comme étant de meilleurs guerriers en raison de leur supposée sauvagerie primitive, alors que les Indochinois étaient vus comme étant trop petits et trop efféminés pour faire de bons soldats »

Les soldats coloniaux seront vantés par la propagande française qui diffusera par exemple des images du tirailleurs sénégalais, le couteau entre les dents et la tête d’un soldats allemand sous le bras. Ils feront donc souvent l’admiration des populations françaises pour leurs faits d’armes. C’est d’ailleurs à cette période (1917) que Banania ornera sa fameuse boite jaune de la tête d’un tirailleur sénégalais.

 

Cependant, les français se méfient. On le perçoit bien dans le jeu, lorsqu’un des personnages déclare par exemple “zouaves et tirailleurs, je ne sais pas si on peut compter sur eux” !

 Les étrangers à Rennes : de la main d’oeuvre recrutée pour soutenir l’effort de guerre …

“On fit venir des Italiens et des Arabes qu’on surnommait les Sidis, gens d’une saleté repoussante et à mauvais allure” . Ainsi s’exprime à la fin de la guerre le recteur de Chartres-de-Bretagne, “témoignant d’un racisme ordinaire dans une société bretonne qui n’avait, jusqu’ alors, été que très ponctuellement en contact avec les populations venant des colonies”.

Les “sidis” faisaient partie des milliers de travailleurs coloniaux que la France fait venir de 1914 à 1918. A la différence des combattants coloniaux, ils travaillent comme employés dans les docks de Saint-Malo ou comme ouvriers à l’Arsenal de Rennes (ils sont 3000), étroitement surveillés par les gendarmes.

Les travailleurs coloniaux ne suffisant pas toujours, la France organisa des campagnes de recrutement dans les pays étranger (pays voisins ou alliés) pour palier au manque d’ouvriers. 225 000 européens seront ainsi engagés (Espagnols, Italiens, Grecs, Bulgares, …) et 37 000 chinois amenés en France par les compagnies concessionnaires viendront renforcer la main d’oeuvre française.

… pas toujours acceptée par la population

Pourtant, à Rennes, des manifestations d’ouvriers de l’Arsenal au printemps 1917 demandent à ce qu’on envoie les “Sidis” au Front pour faire revenir les français. Cette anecdote est évoquée dans le parcours d’un des personnages féminins.

L’Ouest-Eclair consacre quelques articles aux bagarres et échauffourées impliquant travailleurs étrangers et français de façon partisane (“Encore des Sidis”, écrit-il le 8 mars 1917). Une bagarre à Saint-Malo le 30 mai 1919 entraînera la mort d’un travailleurs nord-africain et trois autres personnes seront grièvement blessées.
Ces anecdotes témoignent de l’état d’esprit de certains français de l’époque qui, malgré leur admirations pour les faits d’armes des troupes coloniales qui ont répondu à l’appel de la “mère patrie”, demeurent méfiants envers ces peuples qu’ils sont amenés à cotoyer et de nombreux incidents liés à un racisme ordinaire assombriront encore le territoire français.

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(Carte de la société de secours aux blessés militaires datant de 1918 présentant une photographie de tirailleurs marocains blessés attendant en gare de Rennes d’être évacués. Musée de Bretagne)

 

Pour approfondir

Dossier thématique “Les étrangers dans les guerres en France” du Musée de l’Histoire de l’Immigration : Cas de la guerre 14-18
Dossier thématique sur les travailleurs étrangers, coloniaux  pendant la Grande Guerre du musée de l’Immigration

 

SOURCES

CNDP. L’armée coloniale indigène pendant la première guerre mondiale. [En ligne] http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/enseigner/soldats_indigenes/02armee.htm

CNDP via 1914-1918 L’armée coloniale Les soldats d’outre-mer – Monuments et sépultures, collection Les Chemins de la Mémoire, Délégation à la mémoire et à l’information historique, Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, 1996.

FOGERTY, Richard. Grande guerre et colonies : l’armée française était-elle raciste ?. France 24. [En ligne] http://www.france24.com/fr/20140515-premiere-guerre-mondiale-troupes-coloniales-racisme-armee-francaise-afrique-indochine

France TV éducation et TV5 Monde. “La grande guerre à travers les arts”. Webdocumentaire. [En ligne] http://guerre-14-18-arts.francetveducation.fr/#!/l-autre-et-l-ennemi/la-force-noire/la-force-noire

LAGADEC, Yann. Hommes et Femmes d’Ille-et-Vilaine dans la Grande Guerre : “Les ‘Sidis’ en Ille-et-Vilaine: chronique d’un racisme ordinaire”. Rennes : Co-édition Département d’Ille-et-Vilaine et Société Archéologique et Historique d’Ille-et-Vilaine, 2014. 978-2-86035-027-3.

Musée de l’histoire de l’Immigration. “1914, l’Appel à l’empire”, Dossier thématique. [En ligne] http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/des-dossiers-thematiques-sur-l-histoire-de-l-immigration/1914-l-appel-a-l-empire
SUMPF, Alban. Les troupes coloniales dans la grande guerre. 1643-1945, L’Histoire par l’image. [En ligne] http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=989

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